Dans ses Lettres d'un Voyageur, George SAND (1804-1876) a, elle aussi, consacré une très poétique page au
souvenir de ses lectures d'enfance: "Un livre a toujours été pour moi un ami, un conseil, un consolateur éloquent et calme....Oh! quel est celui d'entre nous qui ne se rappelle avec amour les
premiers ouvrages qu'il a dévorés ou savourés! La couverture d'un bouquin poudreux, que vous retrouvez sur les rayons d'une armoire oubliée, ne vous a-t-elle jamais retracé les gracieux tableaux
de vos jeunes années? N'avez-vous pas cru voir surgir devant vous la grande prairie baignée des rouges clartés du soir, lorsque vous le lûtes pour la première fois, le vieil ormeau et la haie qui
vous abritèrent, et le fossé dont le revers vous servit de lit de repos et de table de travail, tandis que la grive chantait la retraite à ses compagnes, et que le pipeau du vacher se perdait
dans l'éloignement? Oh! que la nuit tombait vite sur ces pages divines! que le crépuscule faisait cruellement flotter les caractères sur la feuille pâlissante! C'en est fait, les agneaux bêlent,
les brebis sont arrivées à l'étable, le grillon prend possession des chaumes de la plaine. Les formes des arbres s'effacent dans le vague de l'air, comme tout à l'heure les caractères sur le
livre. Il faut partir; le chemin est pierreux, l'écluse est étroite et glissante, la côte est rude; vous êtes couvert de sueur, mais vous aurez beau faire, vous arriverez trop tard, le souper
sera commencé. C'est en vain que le vieux domestique qui vous aime aura retardé le coup de cloche autant que possible; vous aurez l'humiliation d'entrer le dernier, et la grand'mère, inexorable
sur l'étiquette, même au fond de ses terres, vous fera, ( service personne ) d'une voix douce et triste, un reproche bien léger, bien tendre,
qui vous sera plus sensible qu'un châtiment sévère. Mais quand elle vous demandera, le soir, la confession de votre journée, et que vous aurez été sommé de montrer le pré, et que vous aurez été
sommé de montrer le livre, après quelque hésitation et une grande crainte de le voir confisqué sans l'avoir fini, vous tirerez en tremblant de votre poche, quoi? Estelle et Némorin ou
Robinson Crusoé! Oh! alors la grand'mère sourit. Rassurez-vous, votre trésor vous sera rendu; mais il ne faudra pas désormais oublier l'heure du souper. Heureux temps! ô ma Vallée noire!
ô Corinne! ô Bernardin de Saint-Pierre! ô l'Iliade! ô Millevoye! ô Atala! ô les saules de la rivière! ô ma jeunesse écoulée! ô mon vieux chien qui n'oubliait pas l'heure du souper, et
qui répondait au son lointain de la cloche par un douloureux hurlement de regret et de gourmandise!"
Citons encore ces éloquentes et évocatrices réminiscences de Charles DELON (1839-1900), dans son Histoire d'un livre: "O mes promenades errantes, mes libres lectures à travers bois! O mes chers livres, mes amis et mes compagnons! Le bon plaisir, si vous saviez, les douces heures! Ce sont là mes meilleurs souvenirs de ce temps (de mon enfance). Et comme je me les rappelle! Il me semble que je vois encore l'étroit sentier le long des blés, les chemins creux remplis d'ombre fraîche; l'arbre au pied duquel j'étais quand je lus telle phrase qui me frappa, me fit comprendre tant de choses que je n'avais jamais comprises; la pierre moussue où j'étais assis quand je lisais cette page qui m'enchanta tellement que je la relus cinq fois de suite, et que je la sais encore tout entière par coeur aujourd'hui...."
d'après Albert Cim, LE LIVRE,Paris,Ernest Flammarion,1923
