Nous avons vu que Henri HEINE (1797-1856) aimait Don Quichotte "jusqu'aux larmes ". C'était le premier livre qu'il avait lu après avoir appris à prononcer assez couramment ses
lettres, dès l'éveil de son intelligence. "Je me souviens très exactement, écrit-il, du jour où je quittai la maison à la dérobée et m'enfuis au jardin de la cour pour lire Don Quichotte
sans être dérangé. C'était un beau jour de mois de mai; le rossignol chantait doucement les louanges du printemps, qui l'écoutait tranquille et souriant aux premiers feux du matin....Je m'assis
sur un banc de pierre couvert de mousse, dans l' allée des Soupirs, et je réjouis mon petit coeur des grandes aventures du hardi chevalier....Et je n'oublierai jamais le jour où je lus
le tragique duel dans lequel mon chevalier devait tomber si tristement. C'était par une sombre journée; de vilains nuages couraient dans le ciel gris, les feuilles jaunies tombaient des arbres,
les rossignols ne chantaient plus depuis longtemps,-et mon coeur se brisa lorsque je lus comment le noble chevalier gisait à terre, tout étourdi et meurtri, et comment, sans relever sa visière,
et comme s'il parlait du fond de la tombe, il dit au vainqueur, d'une voix faible et épuisée: "Dulcinée est la plus belle dame du monde, et moi le plus malheureux chevalier de la terre; mais il
est contraire à l'honneur que, par faiblesse, je consente à nier cette vérité: frappe donc avec ta lance, chevalier!"
Et le vainqueur, ce fier et superbe paladin dont l'écu porte l'éblouissante image de l'astre de Diane, ce chevalier de la Blanche-Lune qui fait mordre la poussière à Rossinante et à son
noble et héroïque maître, n'est, en réalité, qu'un petit bachelier de village...."Je ne connaissais pas encore l'ironie que Dieu a mise dans le monde," ajoute Heine, qui s'est bien rattrapé
depuis et amplement dédommagé de cette ignorance première.
Silvio PELLICO (1789-1854), le prisonnier du Spielberg, évoque ainsi, dans un de ses poèmes, le souvenir de ses jeunes années et de ses premières lectures:
"Où est ma jeunesse? que sont devenues les heureuses années de l'amour sur les bords du Rhône? où est le temps où je revenais aux doux pénates de la famille, et ma fenêtre ouverte au
souffle tempéré du vent des Alpes? où sont ces glorieux poètes qui, à Milan, me couronnaient du laurier des Muses? où est la gloire,
où sont les applaudissements qui accueillaient mon nom sur la scène? et maintenant où sont mes dix années dans les fers?
" De retour dans ma patrie, après avoir été enseveli vivant dans une nuit si profonde, je me replongeai dans la douceur de ces tendres affections, que le malheur n'avait pu interrompre; je
payai d'abord le tribut de mes prières et de mes larmes aux êtres si chers que le trépas m'avait ravis, puis je retournai aux oeuvres immortelles qui jadis avaient été le charme et l'amour de mes
veilles.
"Et souvent ma main tremblante se pose sur ces livres poudreux, et je crois, en les ouvrant, renaître aux jours studieux de ma jeunesse, et alors mes larmes coulent. Je retrouve les marques
laissées par moi dans ces livres, à la page où je m'arrêtai sur une pensée profonde, à celle où j'ajoutai aux sublimes idées d'un auteur préféré le commentaire de l'erreur ou celui de la
vérité.
"Maintenant c'est avec d'autres impressions que je vous regarde, ô livres autrefois tant aimés! Je suis encore un poète, mais je ne saurais plus me prosterner en idolâtre même devant un
Homère; si je soupire encore en feuilletant les poèmes des maîtres, ce n'est plus la magie de leurs grandes pensées qui m'enchante. Plus d'un livre m'est cher, et cependant en lui c'est lui
rarement que je cherche: je me cherche moi-même."
d'après Albert Cim, LE LIVRE,Paris,Ernest Flammarion,1923