"Le goût de la lecture m'avait pris de bonne heure. On avait peine à me trouver assez de livres appropriés à mon âge pour alimenter ma curiosité. Ces livres d'enfants ne me suffisaient déjà
plus; je regardais avec envie les volumes rangés sur quelques planches dans un petit cabinet du salon. Mais ma mère modérait chez moi cette impatience de connaître; elle ne me livrait que peu à
peu les livres, et avec intelligence. La Bible abrégée et épurée, les Fables de La
Fontaine, qui me paraissaient à la fois puériles, fausses et cruelles, et que je ne pus jamais apprendre par coeur, les ouvrages de Mme de Genlis, ceux de Berquim, des morceaux de Fénelon
et de Bernardin de Saint-Pierre, qui me ravissaient dès ce temps-là, la Jérusalem
délivrée, Robinson, quelques tragédies de Voltaire, surtout Mérope, lue par mon père à la veillée: c'est là que je puisais, comme la plante dans le sol, les premiers sucs nourriciers de
ma jeune intelligence....
"...Outre ces livres instructifs vers la lecture desquels mon père dirigeait sans affectation ma curiosité, j'en avais d'autres que je lisais seul. Je n'avais pas tardé à découvrir
l'existence des cabinets de lecture Mâcon où l'on louait des livres aux habitants des campagnes voisines. Ces livres, que j'allais chercher le dimanche, étaient devenus pour moi la source
inépuisable de solitaires délectations. J'avais entendu les titres de ces ouvrages retentir au collège, dans les entretiens des jeunes gens plus avancés en âge et en instruction que moi. Je me
faisais un véritable Éden imaginaire de ce monde des idées, des poèmes et des romans qui nous étaient interdits par la juste sévérité de nos études.
"Le moment où cet Éden me fut ouvert, où j'entrai pour la première fois dans une bibliothèque circulante, où je pus à mon gré étendre la main sur tous ces fruits mûrs, verts ou corrompus de
l'arbre de science, me donna le vertige. Je me crus introduit dans le trésor de l'esprit humain....
"...Je dévorais toutes les poésies et tous les romans dans lesquels l'amour s'élève à la hauteur d'un sentiment, au pathétique de la passion, à l'idéal d'un culte éthéré. Mme de Staël, Mme Cottin, Mme Flahaut, Richardson, l'abbé
Prévost, les romans allemands d'Auguste Lafontaine, ce Gessner prosaïque de la bourgeoisie, fournirent, pendant des mois entiers, de délicieuses scènes toutes faites au drame intérieur
de mon imagination de seize ans....Je vivais de ces mille vies qui passaient, qui brillaient et qui s'évanouissaient successivement devant moi, en tournant les innombrables pages de ces volumes
plus enivrants que les feuilles de pavots....
"Mais ce qui me passionnait par-dessus tout, c'était les poètes, ces poètes qu'on nous avait, avec raison, interdits pendant nos mâles études, comme des enchantements dangereux qui
dégoûtent du réel en versant à plein flots la coupe des illusions sur les lèvres des enfants.
"Parmi ces poètes, ceux que je feuilletais de préférence n'étaient pas alors les anciens, dont nous avions, trop jeunes, arrosé les pages classiques de nos sueurs et de larmes d'écoliers. Il s'en exhalait, quand je rouvrais leur pages, je ne sais quelle odeur de prison, d'ennui et de contrainte, qui me les faisait refermer, comme le captif délivré qui n'aime pas à revoir ses chaînes; mais c'étaient ceux qui ne s'inscrivent pas dans le catalogue des livres d'études, les poètes modernes, italiens, anglais, allemands, français, dont la chair et le sang sont notre sang et notre chair à nous-mêmes, qui sentent, qui pensent, qui aiment, qui chantent, comme nous aimons, nous hommes des nouveaux jours: le Tasse, Dante, Pétrarque, Shakespeare, Milton, Chateaubriand, qui chantait alors comme eux, Ossian surtout...."