Sur STENDHAL (Henri BEYLE, 1783-1842), M.Albert Collignon nous conte les détails suivants: "Son père, qui allait
souvent seul à la campagne, avait sa bibliothèque dans son domaine de Claix, à deux lieues de Grenoble. Cette bibliothèque était toujours fermée. Mais Henri ayant découvert le lieu où il mettait
la clef, l'ouvrit quelquefois, et trouva moyen de s'emparer de la Nouvelle Héloïse et de
Grandisson; il lisait ces deux romans, les yeux pleins de larmes, dans un galetas, où il se
livrait en toute sécurité à ce plaisir délicieux.
"Dès l'âge de dix ans, il avait en germe cette passion de la lecture qui devint plus tard si ardente. Tous ses biographes s'accordent à lui reconnaître ce précoce et secret penchant pour
les livres. Il les aimait d'autant plus qu'il fallait les lire en cachette et qu'il avait bien de la peine à les découvrir. Dès qu'il put sortir seul, un de ses premiers actes d'indépendance fut
d'en acquérir pour lui-même, en toute propriété. Un louis d'or de vingt-quatre livres, lentement amassées, était toute sa fortune d'enfant. Il l'échangea contre les oeuvres complètes de Florian,
et il faut lire dans les souvenirs de son jeune camarade, M. R. Colomb, le récit des sensations délicieuses que leur firent éprouver la lecture d'Estelle, Galatée, Gonzalve, Numa!
etc."
Dans ses Confidences, LAMARTINE (1790-1869) parle en termes aussi émus qu'émouvants de ses
premières lectures: "...Mon père tient un livre dans la main. Il lit à haute voix. J'entends encore d'ici le son mâle, plein, nerveux et cependant flexible de cette voix qui roule en larges et
sonores périodes, quelquefois interrompues par les coups du vent contre les fenêtres. Ma mère, la tête un peu penchée, écoute en rêvant. Moi, le visage tourné vers mon père et le bras appuyé sur
un de ses genoux, je bois chaque parole, je devance chaque récit, je dévore le livre dont les pages se déroulent trop lentement au gré de mon impatiente imagination. Or quel est ce livre, ce
premier livre dont la lecture, entendue ainsi à l'entrée de la vie, m'apprend réellement ce que c'est qu'un livre, et m'ouvre, pour ainsi dire, le monde de l'émotion, de l'amour et de la
rêverie?
"Ce livre, c'était la Jérusalem délivrée,la Jérusalem délivrée traduite par Lebrun...
Ainsi le Tasse, lu par mon père, écouté par ma mère avec des larmes dans les yeux, c'est le premier poète qui ait touché les fibres de mon imagination et de mon coeur. Aussi fait-il partie pour
moi de la famille universelle et immortelle que chacun de nous se choisit dans tous les pays et dans tous les siècles, pour s'en faire la parenté de son âme et la société de ses
pensées.
"J'ai gardé précieusement les deux volumes; je les ai sauvés de toutes les vicissitudes que les changements de résidence, les morts, les successions, les partages apportent dans les bibliothèques de famille. De temps en temps, à Milly, dans la même chambre, quand j'y reviens seul, je les rouvre pieusement; je relis quelques-unes de ces mêmes strophes à demi-voix, en essayant de me feindre à moi-même la voix de mon père, et en m'imaginant que ma mère est là encore avec mes soeurs, qui écoute et qui ferme les yeux. Je retrouve la même émotion dans les vers de Tasse, les mêmes bruits du vent dans les arbres, les mêmes pétillements des ceps dans le foyer; mais la voix de mon père n'y est plus, mais ma mère a laissé le canapé vide, mais les deux berceaux se sont changés en deux tombeaux qui verdissent sur des collines étrangères! Et tout cela finit toujours pour moi par quelques larmes dont je mouille le livre en le refermant....