"Ces ouvrages dont je viens de parler firent place à d'autres, et les impressions s'adoucirent; quelques écrits de Voltaire me servirent de distractions. Un jour que je lisais
Candide, ma mère s'étant levée d'une table où elle jouait au piquet, la dame qui faisait sa partie m'appela du coin de la chambre où j'étais et me pria de lui montrer le livre que je
tenais. Elle s'adresse à ma mère qui rentrait dans l'appartement, et lui témoigne son étonnement de la lecture que je faisais; ma mère, sans lui répondre, me dit purement et simplement de
reporter le livre où je l'avais pris. Je regardai de bien mauvais oeil cette petite dame, à figure revêche, grosse à pleine ceinture, grimaçant avec importance, et depuis oncques je n'ai jamais
souri à Mme Charbonné. Mais ma bonne mère ne changea rien à son allure fort singulière, et me laissa lire ce que je trouvais, sans avoir l'air d'y regarder, quoiqu'en sachant fort bien ce que
c'était. Au reste, jamais livre contre les moeurs ne s'est trouvé sous ma main; aujourd'hui même je ne sais que les noms de deux ou trois, et le goût que j'ai acquis ne m'a point exposée à la
moindre tentation de me les procurer.
"Mon Père se plaisait à me faire de temps en temps le cadeau de quelques livres, puisque je les préférais à tout; mais, comme il se piquait de seconder mes goûts sérieux, il me faisait des
choix fort plaisants, quant aux convenances; par exemple, il me donna le traité de Fénelon sur l'éducation des
filles, et l'ouvrage de Locke sur celles des enfants; de manière qu'on donnait à l'élève ce qui est destiné à diriger les instituteurs. Je crois pourtant que cela réussissait très bien,
et que le hasard m'a servi mieux peut-être que n'auraient fait les combinaisons ordinaires."
Le poète des Mois, Jean-Antoine ROUCHER (1745-1794), dit de son côté, en s'adressant à son père: "Je
n'oublierai jamais ces jours de mon enfance, où, me menant avec vous pour des promenades solitaires, vous m'entreteniez du génie précoce de Pascal et du Tasse, et me faisiez lire la vie de ses
deux grands hommes. Grâces à vous, mon coeur palpitait déjà au nom de la gloire. Je n'oublierai jamais qu'à ces premières lectures, vous fîtes bientôt succéder celles de Télémaque et de
la Jérusalem délivrée. Quel charme je trouvais à ces deux ouvrages!"
Benjamin FRANKLIN (1706-1790), dans ses Mémoires, nous parle ainsi de ses premiers livres: "Dès mon enfance j'étais passionné pour la lecture, et j'employais à acheter des livres tout l'argent qui me venat dans les mains. J'étais très amateur de voyages. Ma première acquisition fut les Oeuvres de Bunyan en petits volumes séparés. Je les revendis ensuite pour être à même d'acheter les Collections historiques de Burton. C'étaient de petits livres de colporteurs, à fort bon marché, formant en tout quarante volumes. La petite bibliothèque de mon père était presque toute composée d'ouvrages de polémique religieuse. Je les lus presque tous. J'ai souvent regretté que, à une époque où j'étais dévoré d'une telle soif de m'instruire, il ne me fût pas tombé sous la main des livres mieux appropriés à mes goûts, puisqu'il était décidé que je ne serais pas théologien. Parmi ces livres étaient les Vies de Plutarque: je les lus avec avidité...Cette passion livresque détermina enfin mon père à faire de moi un imprimeur...."