- Dieu me pardonne ! brave Théodore, dit l'honnête M. Silvestre, vous vous êtes trompé d'un jour. C'était hier la dernière vacation. Les livres que vous voyez sont vendus et attendent les
porteurs.
Théodore chancela et blêmit. Son front prit la teinte d'un maroquin-citron un peu usé. Le coup qui le frappa retentit au fond de mon coeur.
- Voilà qui est bien, dit-il d'un air atterré. Je reconnais mon malheur accoutumé à cette affreuse nouvelle ! Mais encore, à qui appartiennent ces perles, ces diamants, ces richesses fantastiques
dont la bibliothèque des de Thou et des Grolier se serait fait gloire ?
- Comme à l'ordinaire, monsieur, répliqua M. Silvestre. Ces excellents classiques d'édition originale, ces vieux et parfaits exemplaires autographiés par des érudits célèbres, ces piquantes
raretés philologiques dont l'Académie et l'Université n'ont pas entendu parler, revenaient de droit à sir Richard Heber. C'est la part du lion anglais, auquel nous cédons de bonne grâce le grec
et le latin que nous ne savons plus. - Ces belles collections d'histoire naturelle, ces chefs-d'oeuvre de méthode et d'iconographie sont au prince de..., dont les goûts studieux ennoblissent
encore, par son emploi, une noble et immense fortune. - Ces mystères du moyen âge, ces moralités phénix dont le ménechme n'existe nulle part, ces curieux essais dramatiques de nos aïeux vont
augmenter la bibliothèque modèle de M. de Soleine. - Ces facéties anciennes, si sveltes, si élégantes, si mignonnes, si bien conservées, composent le lot de votre aimable et ingénieux ami, M.
Aimé-Martin. - Je n'ai pas besoin de vous dire à qui appartiennent ces maroquins frais et brillants, à triples filets, à larges dentelles, à fastueux compartiments. C'est le Shakespeare de la
petite propriété, le Corneille du mélodrame, l'interprète habile et souvent éloquent des passions et des vertus du peuple, qui, après les avoir un peu déprisés le matin, en a fait le soir
emplette au poids de l'or, non sans gronder entre ses dents, comme un sanglier blessé à mort, et sans tourner sur ses compétiteurs son oeil tragique ombragé de noirs sourcils.
Théodore avait cessé d'écouter. Il venait de mettre la main sur un volume d'assez bonne apparence, auquel il s'était empressé d'appliquer son elzéviriomètre, c'est-à-dire le demi-pied divisé
presque à l'infini, sur lequel il réglait le prix, hélas ! et le mérite intrinsèque de ses livres. Il le rapprocha dix fois du livre maudit, vérifia dix fois l'accablant calcul, murmura quelques
mots que je n'entendis pas, changea de couleur encore une fois, et défaillit dans mes bras. J'eus beaucoup de peine à le conduire au premier fiacre venu.
Mes instances pour lui arracher le secret de sa subite douleur furent longtemps inutiles. Il ne parlait pas. Mes paroles ne lui parvenaient pas. C'est le typhus, pensai-je, et le paroxysme du
typhus.
Je le pressais dans mes bras. Je continuais à l'interroger. Il parut céder à un mouvement d'expansion.
- Voyez en moi, me dit-il, le plus malheureux des hommes ! Ce volume, c'est le Virgile de 1676, en grand papier, dont je pensais avoir l'exemplaire géant, et il l'emporte sur le mien d'un tiers
de ligne de hauteur. Des esprits ennemis ou prévenus pourraient même y trouver la demi-ligne. Un tiers de ligne, grand Dieu !
Je fus foudroyé. Je compris que le délire le gagnait.
d'après Charles Nodier, (1780-1844)
Aucun commentaire pour cet article