Théodore ne se souciait plus de la mode. Il n'a eu pendant vingt ans qu'une dispute avec son tailleur : - Monsieur, lui dit-il un jour, cet habit est le dernier que je reçois de vous, si l'on
oublie encore une fois de me faire des poches in-quarto.
La politique, dont les chances ridicules ont créé la fortune de tant de sots, ne parvint jamais à le distraire plus d'un moment de ses méditations. Elle le mettait de mauvaise humeur, depuis les
folles entreprises de Napoléon dans le Nord, qui avaient fait enchérir le cuir de Russie. Il approuva cependant l'intervention française dans les révolutions d'Espagne. - C'est, dit-il, une belle
occasion pour rapporter de la Péninsule des romans de chevalerie et des Cancioneros. - Mais l'armée expéditionnaire ne s'en avisa nullement, et il en fut piqué. Quand on lui parlait Trocadero, il
répondait ironiquement Romancero, ce qui le fit passer pour libéral.
La mémorable campagne de M. de Bourmont sur les côtes d'Afrique le transporta de joie. - Grâce au ciel, dit-il en se frottant les mains, nous aurons les maroquins du Levant à bon marché ; - ce
qui le fit passer pour carliste.
Il se promenait l'été dernier dans une rue populeuse, en collationnant un livre. D'honnêtes citoyens, qui sortaient du cabaret d'un pied titubant, vinrent le prier, le couteau sur la gorge, au
nom de la liberté des opinions, de crier : Vivent les Polonais ! - Je ne demande pas mieux, répondit Théodore, dont la pensée était un cri éternel en faveur du genre humain, mais pourrais-je vous
demander à quel propos ? - Parce que nous déclarons la guerre à la Hollande qui opprime les Polonais, sous prétexte qu'ils n'aiment pas les jésuites, repartit l'ami des lumières, qui était un
rude géographe et un intrépide logicien. - Dieu nous pardonne ! murmura notre ami, en croisant piteusement les mains. Serons-nous donc réduits au prétendu papier de Hollande de M. Montgolfier ?
L'homme éminemment civilisé lui cassa la jambe d'un coup de bâton.
d'après Charles Nodier, (1780-1844)
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